Romain Gary, l’écrivain aux mille visages

Origines et enfance à Vilnius

Romain Gary, de son vrai nom Roman Kacew, naît le 8 mai 1914 à Vilnius, alors en Russie (aujourd’hui en Lituanie). Issu d’une famille juive, il grandit auprès de sa mère, Nina Borisovskaïa, actrice d’origine russe. Son père, qu’il ne connaîtra jamais, quitte très tôt le foyer. Vilnius, surnommée « la petite Jérusalem de Lituanie », est alors un haut lieu de la culture yiddish, foyer d’artistes et d’intellectuels. Dans cet environnement, le jeune Romain développe une imagination vive et une ambition que sa mère entretient avec ferveur.

Arrivée en France et formation

En 1927, Nina et son fils quittent la Lituanie pour la France et s’installent à Nice. Romain a treize ans. Sa mère nourrit le rêve qu’il devienne un grand homme français, et il s’efforce de réaliser ce rêve. Après le baccalauréat, il poursuit des études de droit à Aix-en-Provence puis à Paris. Son goût pour la littérature s’affirme, mais c’est dans l’aviation qu’il trouve d’abord sa voie. Il devient pilote et rejoint les Forces aériennes françaises libres pendant la Seconde Guerre mondiale.

La guerre et la naissance d’un écrivain

Engagé dans la France libre, Romain Gary participe activement à la lutte contre l’Allemagne nazie. C’est pendant cette période qu’il écrit son premier roman, L’Éducation européenne, publié à Londres en 1944. L’ouvrage, salué pour sa puissance et son humanité, marque les débuts d’un écrivain profondément marqué par les idéaux de liberté et de dignité. Son expérience militaire lui vaut le titre de Compagnon de la Libération.

Une carrière diplomatique et littéraire

Après la guerre, Romain Gary entame une carrière diplomatique. Il occupe plusieurs postes en Europe et aux États-Unis, notamment celui de Consul général de France à Los Angeles en 1956. Parallèlement, il poursuit son œuvre d’écrivain. Cette même année, il reçoit le prix Goncourt pour Les Racines du ciel, un roman humaniste et écologique avant l’heure.

Son écriture, souvent teintée d’ironie et de mélancolie, explore la condition humaine, les illusions et les espoirs. En 1965, il publie Pour Sganarelle, un essai où il expose sa conception du rôle de l’écrivain et de la fiction.

Le mystère Émile Ajar

Romain Gary est aussi connu pour l’un des plus grands mystères de la littérature française : celui d’Émile Ajar. Sous ce pseudonyme, il publie plusieurs romans, dont La Vie devant soi (1975), qui lui vaut un second prix Goncourt. Personne ne sait alors qu’Ajar et Gary ne font qu’un. Le subterfuge est rendu possible grâce à la complicité de son cousin Paul Pavlowitch, qui incarne publiquement l’auteur fictif. Ce double jeu littéraire, révélé après sa mort, témoigne de son goût du travestissement et de sa réflexion sur l’identité.

Un destin tragique

Au fil des années, malgré le succès, Romain Gary se sent de plus en plus désabusé. Son humour noir et sa lucidité s’intensifient dans ses dernières œuvres. Le 2 décembre 1980, il met fin à ses jours dans son appartement parisien, laissant une lettre où il révèle être Émile Ajar. Ce geste final, à la fois dramatique et théâtral, scelle la légende d’un homme qui aura vécu plusieurs vies en une seule.

Héritage d’un écrivain libre

Romain Gary reste l’un des écrivains les plus singuliers du XXe siècle. Par son style, sa sensibilité et sa pluralité d’identités, il incarne la liberté créatrice. Deux fois lauréat du prix Goncourt, diplomate, aviateur et cinéaste, il a su transformer chaque rôle en exploration du sens de l’existence. Son œuvre continue d’inspirer ceux qui voient dans la littérature un espace où se mêlent vérité, rêve et invention.